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L'énergie demain : quel modèle ? (chapitre 2 sur 2)

Un petit éloge de la décentralisation énergétique - le cas du Sénégal

Si la transition à plus ou moins long terme vers les énergies renouvelables semble faire le consensus (à l’exception peut-être de quelques trumpistes égarés au beau milieu du XXIème siècle), une telle transition ouvre néanmoins en son sein de nouvelles problématiques, dilemmes et choix. Ceux-ci seront décisifs dans la manière dont ces nouvelles énergies vont impacter à la fois les hommes, et les écosystèmes.

La première orientation stratégique, et sans doute la plus fondamentale à ce jour, concerne la nature du modèle que l’on veut adopter pour les énergies vertes : conserver le modèle énergétique centralisé, qui régit l’économie mondiale depuis la Première Révolution Industrielle ? Ou envisager ces nouvelles sources d’énergie comme une opportunité de basculement sur un modèle décentralisé, où le pouvoir énergétique n’est plus détenu par quelques puissants mais bien distribué aux citoyens ?

Sans renier totalement l’intérêt des centrales d’énergie, notamment pour les nœuds urbains, nous allons vous expliquer dans ce « petit éloge de la décentralisation énergétique » pourquoi, chez Jokosun, nous croyons fermement en la pertinence écologique et sociale de ce nouveau modèle qui s’offre à nous.

29 000€/kilomètre. Soit 19 022 828 FCFA Ouest Africain

Cette valeur, c’est le coût d’extension du réseau basse et moyenne tension au Sénégal. Et cela n’inclut que l’investissement de base. Les frais permanents de maintenance du réseau sont à rajouter à cela. « C’est élevé, certes, mais c’est un investissement qui vaut la coup », pourrait-on répondre face à ces données. Pas si sûr.

Dans l’absolu, la connexion de l’ensemble des femmes et hommes sénégalais au réseau électrique, où qu’ils vivent, serait formidable. Oui, mais les sommes d’argent qui partiraient dans de telles infrastructures n’iraient pas ailleurs : éducation, santé, logement, etc. Quoique l’on pense sur ce que doit être la gestion idéale de la dette publique, le Sénégal entre aujourd’hui dans la liste des pays sujets à « l’Instrument de Soutien à la Politique Économique », du FMI. Là par contre, pas de doute sur la ligne idéologique de l’institution : déficit et dette doivent être clairement contenus. Ainsi, le FMI s’inquiétait en 2017 du service de la dette sénégalaise, alors même que le déficit budgétaire ne devrait pas dépasser les 3.5% en 2018. Peu importe. Le FMI se félicitait également de la restructuration de la poste nationale et des fonds de pension de la fonction publique … bref, de toute coupe dans les dépenses. Et les avis du FMI, s’ils se font passer pour consultatifs dans le cadre de l’ISPE, ont en réalité un impact énorme sur les taux d’intérêts auxquels le pays concerné pourra emprunter sur les marchés … et va donc, in fine, déterminer plus ou moins les capacités d’endettement futures.  

Nous allons clore ici cette courte et non-exhaustive démonstration sur la faible marge de manœuvre budgétaire des institutions publiques sénégalaises, trait déterminant pour le choix du modèle énergétique approprié pour les zones non-électrifiées du pays. Alors poursuivons.

Dans le choix du modèle énergétique de demain, le coût d'installation et maintenance de l'infrastructure réseau doit être pris en compte

92 000 panneaux solaires. 30 MW. 200 000 ménages alimentés. 27 milliards de FCFA.

Voici les grandes lignes de la centrale solaire de Santhiou Mékhé, située à 80 km de Dakar. La capitale souffre en effet de coupures de courant fréquentes, notamment dues à une trop grosse demande relativement à l’offre électrique disponible. Sans nul doute, ces 30 MW supplémentaires injectés dans le réseau feront du bien dans une ville accueillant près de 6000 habitants au km². Si l’on peut se réjouir de tels projets dans le sens où ils améliorent considérablement la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique sénégalais, il reste néanmoins fondamental de les mettre en perspective avec le contexte budgétaire évoqué plus haut. Peut-on sérieusement penser que l’Etat sénégalais aura les moyens d’étendre le réseau national à des villages enclavés, alors même qu’il investit de telles sommes dans ces nouvelles centrales et que le FMI veille scrupuleusement au moindre dixième de pourcent de déficit public ? Le propos n’est absolument pas ici de remettre en cause ces centrales : elles sont essentielles pour la presqu’île du Cap-Vert et ses habitants. Il s’agit plutôt de comprendre que, malgré les différents objectifs fixés et proclamés au sein d’organismes internationaux, continentaux ou nationaux, beaucoup de villages sénégalais ne seront reliés au réseau électrique ni à court, ni à moyen terme. Simple et terrible équation technocratique. D’autant plus que le réseau électrique n’est pas toujours l’instrument le plus efficace pour optimiser la consommation d’énergie (…).

La centrale de Santhiou-Mékhé : il sera compliqué, pour l'énergie de demain, de financer l'extension du réseau quand de telles sommes sont investies dans la production d'énergie

10%

Voici le pourcentage moyen de perte énergétique sur le réseau électrique … français ! Or, le réseau électrique hexagonal est considéré par beaucoup d’experts comme le meilleur et plus efficace au monde. La cause de ces pertes ? De simples lois de physique, qui peuvent être bien absorbées mais jamais réduites à néant. Toute électricité transportée sur un réseau est sujette à des pertes. Le volume de ces pertes résulte d’une combinaison de quatre paramètres :

  • La distance, qui n’est bien sûr pas compressible.
  • Le voltage : plus il est haut, moins il y a de pertes. D’où l’existence des lignes (très) haute tension en amont des lignes basses et moyennes. En France, ces lignes à très haute tension balancent 400 000 volts, grâce à de « supers-transformateurs ».
  • La qualité du matériel conducteur utilisé dans les câbles : dans l’immense majorité des cas, le cuivre.
  • L’autoconsommation des postes de transformation
  • Autres pertes « non techniques », mais néanmoins forcément présentes (des erreurs du personnel par exemple).

Sur ces paramètres, on peut d’ores-et-déjà supposer que les pertes relatives au transport (combinaison distance – voltage) et à l’autoconsommation des postes de transformation seront plus élevées qu’en France (par simple observation de l’efficacité du réseau français relativement aux autres pays). Il faudra donc rajouter ce coût à la centralisation énergétique : invisibles pour le consommateur lambda, les pertes d’électricité « techniques » sur le réseau sont bel et bien internalisées par toute compagnie de distribution d’énergie (dont la SENELEC) pour calculer le prix du kWh. Au-delà du coût pour le consommateur, toute perte énergétique a bien entendu un coût environnemental puisqu’elle doit être compensée par des capacités additionnelles. Ceci étant dit, voyons ce que peut recouvrir plus exactement l’obscure expression de « pertes non techniques du réseau » (…).

20 Milliards de FCFA (Ouest Africain). Soit plus de 30 millions d’euros.

C’est ce que coûte, chaque année (donnée 2017), le vol d’électricité à la SENELEC. À partir du trafic de compteurs. L’annonce en 2014 par la SENELEC de la mise en place de compteurs intelligents, et ses efforts continus de lutte pour fournir l’électricité la moins chère que possible aux abonnés, n’y auront rien fait : les fraudes continuent, et continuent de se répercuter sur le prix du kWh. Si le Sénégal est loin d’être le pays d’Afrique souffrant le plus de cette pratique, l’impact reste néanmoins important. D’autant plus qu’un autre type de vol handicape la SENELEC dans sa quête de fournir une énergie sécurisée et financièrement accessible à tous (…).

172 tonnes.

C’est la masse de cuivre exportée depuis le Sénégal entre septembre 2014 et avril 2015 … alors même que le pays n’en produit pas. En d’autres termes : du cuivre de contrebande, pour une grande proportion. Si les chiffres datent un peu (les données avaient été révélées début 2016, suite à un gros coup de filet de la police sénégalaise sur des voleurs du précieux métal), ils n’en sont pas moins frappants, et l’absence de nouvelles données ne signifie clairement pas que le problème ait été éradiqué. L’envolée des cours mondiaux du cuivre rend ce trafic plus attractif que jamais. Mais alors, quel lien entre cette contrebande et le réseau électrique, personnage clé dans notre débat pour le modèle énergétique de demain ? Nous mentionnions plus haut que l’électricité, pour être transportée en minimisant les pertes, doit passer par un matériau très conducteur. L’argent est le plus conducteur au monde … mais commence à manquer, donc vaut très cher, et est ainsi utilisé dans des industries l’utilisant en faible quantité et pour une grosse valeur ajoutée. Or, le deuxième matériau le plus conducteur n’est autre que … le cuivre ! Et c’est celui qui est utilisé dans la quasi-totalité des réseaux électriques mondiaux, celui développé par la SENELEC inclus. Une bonne proportion de ce cuivre volé vient directement des câbles aériens de la SENELEC, tronçonnés (au risque pour l’individu d’y laisser la vie) la nuit. Et tout comme les contraintes techniques, ces vols d’électricité se répercutent par la suite directement sur le prix du kWh.

Au Sénégal, le vol du cuivre doit être un élément décisif dans le choix du modèle énergétique de demain

Bref, la capacité budgétaire limitée du Sénégal, les priorités à tracer dans le cadre de cette capacité budgétaire (construire d’autres centrales), et les problèmes d’efficacité du réseau, semblent empêcher à court voire moyen terme tout déploiement du réseau national sur certains territoires. Si le travail de la SENELEC est fondamental pour les grands nœuds urbains et leurs régions environnantes, il semble en revanche plus adapté d’appréhender l’accès à l’électricité dans certaines régions rurales et reculées par un tout autre biais :

  • le dialogue direct avec les populations pour appréhender leurs besoins de départ précis
  • la mise en place des capacités de production d’énergie correspondantes, directement reliées au foyer en question
  • faire des habitants non pas des consommateurs d’énergie, mais des producteurs (-locataires des unités de production, dans le cas de Jokosun)

(…) en deux mots : mettre en œuvre la décentralisation énergétique dans les régions rurales reculées. Pour sa pertinence. Économique. Écologique. Sociale.

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